EVA FABBRIS
DOMPTER LE WHITE CUBE

par Julie Hallinger

De septembre à décembre 2012, sous le commissariat d’Eva Fabbris, de drôles d’animaux ont envahi la galerie de l’école de recherche graphique à Bruxelles. La jeune femme d’origine italienne poursuit actuellement un doctorat en histoire de l’art et pratiques curatoriales. Sa résidence comme commissaire invitée à la galerie de l’erg a été l’occasion de développer et d’enrichir ses recherches à travers plusieurs projets de courte durée qui ont mis en relation œuvres historiques, aspects théoriques, collaborations avec des collectionneurs, ainsi que des installations réalisées in situ, notamment avec les étudiants de l’erg.

Opérant des choix subjectifs, de la peinture à l’art conceptuel, de la vidéo à la sculpture, le programme d’expositions de Fabbris a vu défiler Allen Ruppersberg, Carla Accardi, Richard Artschwager, Robert Breer ou Brian O’Doherty, parmi d'autres. Le mariage entre invitations à des performeurs, workshops et projections quotidiennes de vidéos lui ont clairement donné une singularité qui a suscité l’intérêt et la curiosité d’un public surtout étudiant. A l’image d’une arène vouée à une métamorphose instructive et temporaire, le white cube s’est réinventé, pour nous inviter au questionnement et à l’expérience de l’œil.

La galerie s’est donc transformée en cage aux lions (Nounou; Cage aux lions #1 avec Robert Breer, Dora García, Brian O’Doherty et Paul Sietsema du 20 au 29 septembre et Nounou; Cage aux lions #2: œuvrer à partir de Aspen 5+6 du 17 au 19 octobre), pour accueillir ensuite plusieurs éléphants (Eléphant dans la chambre #1 du 7 au 16 novembre, Eléphant dans la chambre #2 du 23 novembre au 6 décembre et Eléphant dans la chambre #3 du 12 au 20 décembre) : une œuvre s’expose solitaire pour être mieux appréhendée (Allen Ruppersberg, My Secret Life, 1974/2012 dans le 1er cas; Carla Accardi, Ingrandendo/Dispernendosi (69A), 1988 dans le second; Richard Artschwager, Splatter Table, 1992 dans le troisième). La jeune curatrice insiste ainsi sur place primordiale qu’il faut accorder à l’expérience directe. Afin de travailler au plus près de l’œuvre, elle a donc souhaité mettre en place un dispositif « in between », qui n'est pas sans rappeller le programme de The Artist's Institute à New York, un lieu d'exposition et de réflexion initié par le Hunter College et qui met à l'honneur un seul artiste durant plusieurs mois au cours desquels une seule oeuvre est présentée mensuellement.

A côté de la salle d’exposition principale, Fabbris a également conçu une « palestre de présentation ». Haut lieu de l’éducation, la palestre était, en Grèce antique, le lieu où l’on pratiquait surtout la lutte. C’est donner le ton du type d’expériences dont les futurs artistes devront se nourrir. Cet espace leur a permis de tester un travail en cours par un dispositif propre, des discussions et des débats critiques dans une sorte de confrontation face aux artistes et commissaires invités, tels que Chris Fitzpatrick, directeur de Objectif Exhibition, ou Jonas Zakaitis, fondateur de Tulips & Roses.

Moduler et expérimenter les processus de monstration à l’intérieur de « la boîte » correspond à l’envie de Fabbris d'impliquer le public. Comme elle l'explique, « une des particularités de la galerie de l’erg est de pouvoir toucher et connaître un public susceptible de passer plusieurs fois par jour ». C’est d'ailleurs la raison pour laquelle les expositions n’ont duré que quelques jours. Le projet de Fabbris de créer une situation inédite entre l’exposition et la visite d’atelier a ainsi abouti à un programme offrant une multiplicité d’entrées, de réactions, d’expériences sensibles. A titre d’exemple, Oeuvrer à partir de Aspen 5+6, workshop mené autour du magazine emboîté de Brian O’Doherty, a fait l’objet de l’exposition Nounou ; cage aux lions – deuxième partie. Les productions des étudiants se sont ainsi inscrites dans la continuité d’une série d’interrogations en lien avec la théorie de Brian O’Doherty quant à la réception, la production de l’œuvre et sa relation à l’espace d’exposition (1). Par la transversalité et la richesse du travail qu’elle a mené, Eva Fabbris a su offrir une perspective originale et enthousiasmante de tous les enjeux de son métier, alliant réflexion théorique, mise en pratique et pédagogie.


(1) Voir la première publication en français des essais publiés entre 1976 et 1981 : Brian O'Doherty, L'espace de la galerie et son idéologie (JRP Ringier, 2012).

Review in Le Salon, janvier 2013
http://www.welcometolesalon.be/?journal=Exhibition_reviews&id=61/